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L'héritage de Terry Fox

Par Leslie Scrivener - The Toronto Star

J'étais une jeune journaliste récemment recrutée au Toronto Star lorsque mon rédacteur en chef m'a demandé de retrouver un jeune homme du nom de Terry Fox; il se trouvait quelque part à Terre-Neuve. Elle m'a dit que Terry avait perdu sa jambe en raison du cancer et qu'il tentait de traverser le Canada à la course pour recueillir des fonds pour la recherche sur le cancer. « Vérifie si ce n'est pas du bluff » m'a-t-elle dit. Au milieu de l'après-midi, j'étais au téléphone avec Terry Fox.

Sa voix était jeune, joyeuse et pleine d'espoir alors qu'il me parlait de son Marathon de l'espoir. Son rêve était de parcourir 8 530 kilomètres (5 300 milles) à travers le Canada et peut-être amasser 1 million de dollars pour combattre la maladie qui lui avait fait perdre sa jambe. C'était en avril 1980 et le temps à Terre-Neuve était rude et imprévisible. Il m'a dit avoir été secoué par des vents violents, avoir couru sous la neige et la pluie verglaçante. Sa jambe en bonne santé était forte et musclée, et sa jambe artificielle était faite de fibre de verre et d'acier. C'était douloureux et pénible, mais il était gai et confiant et à la fin de l'entrevue, j'avais la conviction que rien ne pouvait l'arrêter.

Il voulut aussi s'assurer que j'avais compris quelque chose d'autre : il ne se voyait pas comme un handicapé. Après cela, nous nous sommes parlé toutes les semaines, et j'ai appris qu'il venait de Port Coquitlam en Colombie Britannique, qu'il était le second enfant d'une famille de quatre, et que ses parents se prénommaient Betty et Rolly. Sa famille était unie, travaillante et aimait les défis. Ils aimaient tous gagner.

Terry voulait jouer au basketball quand il était en secondaire II et, malgré sa petite taille, son professeur d'éducation physique remarqua le « petit bonhomme qui ne ménageait pas ses efforts ». Après trois séances d'entraînement, Bob suggéra qu'il serait peut-être meilleur dans une autre discipline, mais Terry s'est accroché, et il fit finalement partie de l'équipe. Lorsque Bob disait : « Si tu veux quelque chose, tu dois te battre pour cela parce que je n'accepte pas la médiocrité », Terry l'a entendu.

Alors Terry a travaillé fort, et en secondaire IV, son ami Doug et lui partagèrent le prix de l'Athlète de l'année, prix qu'ils remportèrent une fois de plus en dernière année de secondaire. Durant sa première année à l'Université Simon Fraser, il fit partie de l'équipe universitaire junior de basketball; il y avait des joueurs plus talentueux mais aucun n'avait un tel désir de gagner.

Terry étudiait la kinésiologie et songeait à devenir professeur d'éducation physique, lorsqu'une douleur dans le genou qu'il pensait être une blessure due à l'entraînement le conduisit chez un médecin. Mais ce n'était pas une blessure due au sport. Ce fut un véritable choc pour lui d'apprendre qu'il souffrait d'un sarcome ostéogénique, une forme rare de cancer des os.

On était en mars 1977 et il avait 18 ans.

Il eut du mal à comprendre ce que le médecin lui dit. Qu'était-ce qu'une tumeur maligne? On lui expliqua qu'on lui amputerait la jambe et que des séances de chimiothérapie suivraient pour enrayer toute cellule cancéreuse qui pourrait se trouver dans son sang.

La nuit précédent son opération, son entraîneur de basketball lui montra l'histoire d'un coureur unijambiste qui avait  participé au marathon de Boston. À partir de ce moment-là, Terry commença à se demander s'il pourrait faire la même chose, peut-être même courir à travers le Canada, sur une seule jambe?

Terry considéra la perte de sa jambe comme un nouveau défi. « Personne ne pourra jamais me traiter de lâcheur » disait-il. Il appris à porter sa jambe artificielle, joua au golf avec son père et commença dix-huit mois de séances de chimiothérapie éreintantes. Il perdit ses cheveux et était affaibli à cause des nausées. À la clinique du cancer, il entendit de jeunes enfants hurler de douleur; il entendit des médecins annoncer à des patients qu'ils avaient 15% de chance de survie.

Lorsque Terry quitta la clinique, il était plus qu'un survivant; il avait un nouveau sentiment de compassion et un nouveau sens des responsabilités. Ses cheveux repoussèrent abondants et bouclés. Il avait été béni par la vie, le meilleur cadeau que l'on puisse avoir, et il était déterminé à devenir une source d'inspiration, afin que son expérience puisse insufler du courage à d'autres. Alors qu'il poursuivait toujours ses séances de chimiothérapie, Rick Hansen le recruta pour faire partie de l'équipe de basketball en fauteuil roulant. Ensuite, secrètement, tout doucement, en 1979, il commença à s'entraîner pour son grand rêve : courir à travers le Canada.

Il commença par courir 400 mètres autour d'une piste cendrée. Cela l'a presque tué, mais après cela il put parcourir un demi-mille, et ensuite, miraculeusement, la semaine suivante il put courir un mille. Il était épuisé, mais comblé. Terry couru, couru et couru encore. Quelquefois, son moignon saignait et sa mère, rarement à cours de mots, se mordait la lèvre et se détournait en pleurs. Le projet qu'avait Terry de courir à travers le Canada ne faisait plaisir ni à Betty, ni à Rolly, mais ils connaissaient bien sa volonté ferme et tenace. Dans une lettre écrite alors qu'il commença à solliciter des commandites, il dit qu'il se sentait privilégié d'être en vie. Il disait : « Je me rappelle m'être promis que si je vivrais, que je me lèverais pour affronter ce nouveau défi en face, et ainsi me prouver à moi-même que je méritais d'être en vie, une chose que beaucoup de personnes prennent pour acquise. »

Avec une poignée de commandites et une camionnette de camping prêtée conduite par son meilleur ami Doug, Terry débuta son Marathon de l'espoir. Le 12 avril 1980, il contempla un moment le port de St. John's de Terre-Neuve, trempa sa jambe artificielle dans l'eau, se retourna, et commença à courir.

Terry couru à travers les provinces atlantiques, ensuite à travers le Québec et l'Ontario, réussissant en moyenne un marathon (42 kilomètres, 26 milles) chaque jour qui passait. Une fois dans son journal, il décrivit sa course comme étant « la torture habituelle ».

Ainsi, tout le Canada tomba amoureux de lui au fur et à mesure qu'il avançait. Construisant des images qui resteraient dans nos coeurs pour toujours, sous le soleil, la pluie et la brume du lever du jour, la silhouette familière à l'allure bancale de Terry le conduisit à travers les villes et les villages, et jour après jour sa renommée grandit. Il y avait quelque chose dans sa nature généreuse, dans les simples mots qu'il prononçait, dans son apparence bronzée, dans son incroyable force et dans la  grandeur de son rêve qui amena beaucoup de ceux qui l'ont vu courir à pleurer et à être en admiration devant lui.

Il voulait courir et, convaincu que les avancées de la recherche lui avaient sauvé la vie, il était aussi déterminé à amasser de l'argent pour la recherche. Ainsi, il s'arrêtait souvent le long du chemin, et debout sur des tables de pique-nique, parlait à la foule, aux enfants, aux journalistes, et même au Premier Ministre de l'époque : Pierre Trudeau. Il allait visiter des écoles et enlevait sa jambe artificielle pour montrer aux enfants comment elle fonctionnait. À mesure que les milles s'accumulaient, les gens commencèrent à l'appeler un héros canadien. Il n'aimait pas cela; il se voyait toujours comme un jeune homme ordinaire, même si des centaines, voire des milliers de personnes attendaient pour le voir passer le long des autoroutes ou dans les hôtels de ville, reconnaissant son courage, et l'encourageant à aller au bout de son rêve.

Et ce fut ainsi durant ce superbe été 1980; il courut 5374 kilomètres (3 339 milles) en 143 jours. Ensuite, le 1er Septembre, à 11 kilomètres (sept milles) à l'extérieur de Thunder Bay, en Ontario, quelque chose lui sembla ne pas bien aller dans sa poitrine. La douleur était si aiguë qu'il se demandait s'il était en train d'avoir une crise cardiaque mais, quoi que ce fut, il devait voir un médecin. Le médecin confirma ses pires inquiétudes : le cancer était de retour, cette fois dans les poumons. Terry avait parcouru son dernier mille; le Marathon de l'espoir était terminé.

Du moins en apparence.

Il fut ramené chez lui par avion le lendemain couché sur une civière, avec ses parents Betty et Rolly à ses côtés. Il avait amassé 1,7 millions de dollars. Ensuite, malgré la tristesse ressentie par tous les canadiens, quelque chose de formidable eut lieu. Comme il était couché dans son lit d'hôpital, avec tous les médicaments pour lutter contre le cancer qui circulaient silencieusement dans son corps, le pays entier se jeta à corps perdu dans la collecte de fonds pour la recherche sur le cancer, juste comme il espérait qu'il le ferait.

Terry combattit courageusement la maladie 10 mois encore. Et tout le Canada combattit avec lui. Un jour alors qu'il regardait un match de hockey à la télévision, il aperçut une bannière qui disait : CONTINUE LE COMBAT TERRY FOX! suspendue aux tribunes. Malgré les prières de plusieurs, il mourut juste avant l'aube, le 28 juin 1981, toute sa famille à ses côtés. Avant de mourir, il su qu'il avait réalisé son rêve; 24,17 millions de dollars avaient été récoltés en son nom, soit un dollar par canadien.

Le Canada était plongé dans le deuil. Les drapeaux étaient en berne, les condoléances arrivèrent du monde entier, et le  Premier Ministre Pierre Trudeau lui rendit personnellement hommage à la Chambre des communes. Mais l'héritage de Terry Fox ne s'arrêta pas là. En l'an 2000, l'année du vingtième anniversaire de son Marathon de l'espoir, la Fondation Terry Fox récolta 20 millions de dollars. En somme, depuis que Terry Fox a trempé sa jambe dans l'eau du port de St. John's de Terre-Neuve, plus de 600 millions de dollars ont été amassés au nom de Terry. Il fut le plus jeune récipiendaire de la médaille de l'Ordre du Canada, la plus haute distinction civile du pays.

Juste à l'extérieur de Thunder Bay, un tronçon de l'autoroute Transcanadienne a été rebaptisé Autoroute du courage Terry Fox. Le long de cette autoroute, sur une colline qui surplombe le Lac Supérieur, près de l'endroit où il a été forcé de s'arrêter, se dresse une sculpture de bronze géante de neuf pieds de Terry Fox dans sa posture de coureur, faisant face à l'ouest en direction de la maison familiale. Terry a inspiré et uni toute une génération de canadiens, telle était la vocation de ce monument, qui unissait l'Est et l'Ouest, arborant fièrement les armoiries provinciales et territoriales, ainsi que les emblèmes canadiens que sont la Feuille d'érable et le Castor.

Ainsi, tous les ans au mois de septembre, des Journées Terry Fox ont lieu à travers le Canada et dans plus de 50 pays dans le monde, et aujourd'hui le rêve de Terry Fox a une portée mondiale.

Tous les ans, je cours, ou quelquefois je marche à la Journée Terry Fox. Celle que j'ai préférée fut celle du 15 septembre 1991, alors que j'étais enceinte et que le terme de ma grossesse était passé. J'avais prévu de parcourir une distance symbolique de 1 kilomètre en l'honneur de Terry, mais il faisait beau et j'ai continué à marcher quand à ma grande surprise, je me suis aperçue que j'avais parcouru six kilomètres (quatre milles). Sans surprise, le petit David naquit cette nuit là.

Aujourd'hui il a 10 ans, c'est un beau petit garçon aux cheveux noirs qui aime le soccer, le hockey et le baseball. Je me dit souvent qu'il n'est pas le meilleur joueur de l'équipe mais ses entraîneurs l'apprécient, parce qu'il est très déterminé et s'entraîne très fort, comme cette personne à la voix jeune et forte que j'ai entendue pour la première fois au téléphone tant d'années auparavant.


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